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Histoire
Adrien Palaz, fondateur des tramways lausannois

L’ingénieur vaudois est un pionnier de l’électricité et des transports en commun. Il fait entrer la capitale vaudoise dans la modernité.

Adrien Palaz en 1898.
Crédit photos: Collection Jean Lebel

Le 29 août 1896, les Lausannois inaugurent leurs tramways électriques. La mise en circulation des rames débute trois jours après l’inauguration, avec une cadence de passage fixée à 10 minutes en journée. Seule la ligne en direction de la Pontaise prend quelques semaines de retard à cause de la déclivité de la colline du Valentin. Alors que Genève est la première ville de Suisse à organiser un service de mobilité avec traction par chevaux depuis 1862, la révolution du tram s’accélère lors de l’électrification des lignes, introduite dès 1888 pour les tramways de Vevey – Montreux. Afin de se doter de ce transport moderne, la Municipalité de Lausanne s’appuie sur l’expertise du professeur Adrien Palaz (1863-1930). Le parcours de ce personnage est un peu oublié aujourd’hui dans la capitale vaudoise. L’ingénieur est pourtant un artisan majeur de la modernisation de la ville et un pionnier de l’électricité en Suisse romande. Alors que l’EPFL a inauguré en 2016 un auditoire à son nom, nous revenons ici sur sa carrière.

Né dans une famille vigneronne le 20 juillet 1863 dans le village vaudois de Riex, le jeune Adrien Palaz part à Zurich suivre des études à l’École polytechnique fédérale. Après quelques mois au Bureau des téléphones et télégraphes à Berne, il revient en Suisse romande où il occupe la chaire d’électricité industrielle et magnétisme à l’École d’ingénieur de Lausanne en 1889. Une dizaine d’années plus tard, il prend la direction de cette école, qui deviendra l’EPFL en 1968.

En 1893, avec l’ingénieur genevois René Thury (1860-1938), Adrien Palaz est délégué du Conseil fédéral au Congrès international des électriciens de Chicago qui se tient lors de l’Exposition universelle. Fasciné par les transports électriques urbains, il prend la tête d’un groupe d’intérêt en faveur du développement économique du chef-lieu vaudois.

Membre du parti radical, Adrien Palaz mène une courte carrière politique en terres vaudoises, comme député au Grand Conseil lors de la construction de l’usine hydroélectrique au Bois-Noir (1897-1905), et comme conseiller communal à Lausanne au moment de la création des Services industriels de la ville (1898-1905). Allié au médecin Paul Demiéville (1855-1947), fondateur du dispensaire central et futur directeur de la Policlinique universitaire, Adrien Palaz défend en 1893 le projet des eaux du Léman. Ce projet consiste à pomper les eaux du lac avec des moteurs électriques afin d’alimenter le réservoir du Calvaire. Ville touristique et centre médical de renom, Lausanne préfère cependant le projet d’adduction des eaux de source issues du Pays-d’Enhaut.

Concernant le réseau de mobilité urbaine, la Municipalité retient en 1894 le système de tramways proposé par Adrien Palaz. L’ingénieur vaudois obtient une concession sur le domaine public. En une année, il dessine le plan du réseau : six lignes électriques alimentées par voie aérienne sont déployées jusqu’à Lutry. Grâce à une souscription, Palaz fonde le 5 juin 1895 la Société lausannoise des Tramways, dont il assure la direction jusqu’en 1903. Il conserve un poste au conseil d’administration jusqu’en 1918. Lors de la mise en service des tramways, les 21 rames parcourent les onze kilomètres de voies grâce à l’électricité produite par l’usine thermique de Couvaloup (entre les actuelles rues Saint-Martin et César-Roux), dont la construction débute un an avant la mise en service de 1896. Si le développement des tramways est stimulé par une forte demande populaire, la fourniture d’énergie à bon marché reste une condition de l’extension du réseau. Entre 1898 et 1901, la réalisation des Services industriels constitue le prélude à une vaste diffusion de l’offre électrique, dont l’ambition est de dynamiser le tissu industriel de la ville.

Électrifier Lausanne

Beau-frère du banquier Charles Émile Masson (1864-1939), Palaz est par ailleurs la cheville ouvrière du projet de l’Entreprise des Forces motrices du Rhône qui construit une usine hydroélectrique au Bois-Noir, près de Saint-Maurice (VS), afin d’alimenter Lausanne en électricité. En 1896, ce consortium industriel regroupe les ateliers de construction de Nidau, Escher, Wyss & Cie de Zurich, ainsi que la Compagnie de l’industrie électrique de Genève. Comme le déclare Palaz dans le Bulletin de la Société Vaudoise des Ingénieurs et Architectes en 1896: « La base économique de mon projet est la reprise par la commune des services hydrauliques électriques : la commune de Lausanne serait maîtresse de ces services publics si importants. C’est un argument qui n’est pas secondaire, mais capital pour une ville comme Lausanne. Nous sommes en Suisse, Messieurs, et non en Espagne, en Italie ou dans une sous-préfecture du midi de la France. Chez nous, dans notre petit pays, la vie communale est très développée, plus que partout ailleurs peut-être. L’intérêt de la commune, c’est l’intérêt de tous.»

Le projet de développement industriel envisagé à Lausanne en 1896 illustre un nouveau rôle économique attribué à la Ville. En fournissant les capitaux nécessaires et en assurant les débouchés, la Commune intervient comme un acteur essentiel de la vie économique de la région. Par ses interventions politiques et son expertise scientifique, Adrien Palaz, désormais professeur à l’École d’ingénieurs de l’Université de Lausanne, défend la création d’un service électrique qui assure aux tramways une source d’énergie à bon marché. Fondateur du Bulletin technique de la Suisse romande, Adrien Palaz est un membre actif de la Société vaudoise des ingénieurs et architectes. Président de l’Association suisse des électriciens en 1896, l’ingénieur vaudois prend l’initiative de créer une Compagnie vaudoise des forces motrices des lacs de Joux et de l’Orbe, travaille à la ligne de chemin de fer Bex–Gryon–Villars et à l’éclairage de Gryon dans le district d’Aigle. Avec son cabinet d’ingénieur-conseil établi à Lausanne et à Paris, il joue un rôle actif dans la réalisation de la ligne ferroviaire reliant Vallorbe à la capitale française. Ce projet lui vaut la reconnaissance des autorités politiques françaises qui le nomment chevalier de la Légion d’honneur en 1911, puis le promeuvent au grade d’officier en 1921. Directeur de plusieurs sociétés électriques dans le sud de la France (Énergie électrique du littoral méditerranéen, Énergie du sud-ouest), il coordonne la construction de nombreux projets de barrages. Enfin, il sera conseiller pour la mise sur pied du réseau de tramways à Sofia en Bulgarie. En 1917, il entre au conseil d’administration de l’Union de banques suisses. Adrien Palaz meurt le 15 février 1930 à Lausanne.

Dominique Dirlewanger

Pour en savoir davantage:

Dominique Dirlewanger, Les services industriels de Lausanne. La révolution industrielle d’une ville tertiaire (1896-1901). Lausanne, 1998.

Cet article est paru dans «Passé simple, mensuel romand d’histoire et d’archéologie» www.passesimple.ch

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